
© Franck Beloncle
Le Théâtre National de Strasbourg existe comme tel depuis octobre 1968. Etablissement public directement rattaché au Ministère de la Culture par décret du 31 mai 1972, il est né du Centre Dramatique de l'Est (CDE) dont Hubert Gignoux, le dernier directeur, avait demandé à André Malraux, ministre des Affaires Culturelles, la transformation en théâtre national.
Le CDE avait été le premier établissement de la Décentralisation dramatique de l'après guerre, puis le premier C.D.N. à disposer d'un lieu en propre ; le TNS reste à ce jour le seul théâtre national en région. Si l'on ajoute qu'il abrite en son sein, presque depuis l'origine du CDE, l'une des deux écoles nationales supérieures de formation professionnelle à l'art dramatique (l'autre étant le Conservatoire National Supérieur d'Art Dramatique à Paris), on aura la mesure de sa singularité et de son importance dans le paysage théâtral français.
Cette singularité, en partie héritée de la situation particulière de la culture française en Alsace, est également liée à la personnalité des directeurs successifs du CDE et du TNS qui se sont attachés à mettre en valeur la force et l'originalité de cet outil de travail théâtral exceptionnel : la présence de plusieurs salles de spectacle et de répétitions, d'une école d'art dramatique pluridisciplinaire, d'ateliers de construction de décor et de costumes au sein d'un bâtiment unique, porteur de plus d'un siècle d'histoire et plusieurs fois réaménagé dans le sens d'un meilleur fonctionnement artistique, a dès l'origine été un atout considérable pour le CDE, puis pour le TNS.
Michel Saint-Denis succède en 1954 à André Clavé, au moment où le CDE s'apprête à s'installer à Strasbourg. Riche de son expérience auprès de son oncle Jacques Copeau puis en Angleterre (où il avait créé et dirigé de 1947 à 1951 avec Hugh Devine l'école de l'Old Vic Theatre), il refonde l'Ecole Supérieure d'Art Dramatique. C'est la vraie naissance de l'école telle qu'elle existe aujourd'hui : Michel Saint-Denis affirme en effet clairement sa vocation nationale, voire internationale (le recrutement d'élèves étrangers est prévu dans les statuts), et donne l'impulsion à une pédagogie du théâtre exigeante et novatrice, inspirée à la fois des Russes et de l'enseignement de Copeau. Fidèle à l'esprit des Copiaus, il considère l'implantation de l'école en province, loin des séductions de la capitale, comme un atout. Le cycle d'études dure trois ans, chaque groupe est engagé comme une troupe de comédiens pouvant jouer ensemble et monter des spectacles.
En 1954 débute la formation, à Colmar, des élèves du Groupe I, considéré comme la première promotion de la véritable Ecole professionnelle. En octobre de cette même année, le CDE s'installe dans des locaux, encore inachevés, conçus par l'architecte et scénographe Pierre Sonrel (qui avait déjà reconstruit auprès de Michel Saint-Denis la salle de l'Old Vic à Londres en 1950). Le 12 mars 1956, le Groupe 1 donne sa première représentation publique à Bouxwiller. Avec Le Mariage forcé de Molière et Le Miroir aux mensonges de Jean-Claude Marrey, ce sont les débuts des "Cadets du Centre Dramatique de l'Est".
Malade, Michel Saint-Denis doit se retirer en juillet 1957.
C'est Hubert Gignoux, venu du Centre Dramatique de l'Ouest, qui lui succède. Il hérite à son entrée en fonction d'un bâtiment de trois étages enfin achevé, "un ensemble architectural unique en France" où, dira-t-il, "le théâtre ne manquait de rien". C'est lui qui inaugure, en octobre 1957, la salle conçue par Sonrel, le "Théâtre de Comédie", avec Hamlet de Shakespeare. En décembre 1957, le circuit des Tréteaux du CDE se met en place avec la tournée de Neuf Images de Molière. La tournée comprend 42 petites villes et villages de la région. C'est aussi la première tournée " professionnelle " des Cadets, jusqu'à présent recrutés parmi les élèves de l'Ecole. En 1961, le syndicat de la critique dramatique et musicale décerne son prix pour la saison parisienne à deux spectacles du CDE mis en scène par Hubert Gignoux : Mille francs de récompense de Victor Hugo (création mondiale) et La Visite de la vieille dame de Friedrich Dürrenmatt, l'un des auteurs associés du CDE. Au début de la saison 1968-1969, le Centre dramatique de l'Est est transformé en Théâtre National de Strasbourg par une décision d'André Malraux (un décret du 31 mai 1972 précisera ce statut en en faisant un établissement public dépendant directement du Ministère des Affaires culturelles). Mais des difficultés budgétaires créées par les nouvelles charges du TNS, insuffisamment compensées par les subventions, provoquent le départ d'Hubert Gignoux à la fin de la saison 1970-1971.
Son successeur Jacques Fornier démissionne à son tour, tout juste un an après sa nomination. Il est remplacé le 1er juillet 1972 par André-Louis Périnetti qui développe, notamment pour les spectacles invités, la pratique de la délocalisation des représentations sur d'autres lieux de la ville, puis quitte le TNS pour prendre la direction, à l'automne 1974, du Théâtre National de Chaillot.
Nommé par Michel Guy, Jean-Pierre Vincent arrive en janvier 1975 à Strasbourg entouré d'un "collectif artistique" formé d'acteurs, d'auteurs, de metteurs en scène et de "dramaturges" : Bernard Chartreux, Michel Deutsch, André Engel, Dominique Muller, Sylvie Muller et un groupe de comédiens permanents. La scénographie des spectacles est confiée le plus souvent à de jeunes peintres : Nicky Rieti, Jean-Paul Chambas, Lucio Fanti, Titina Maselli. Durant huit saisons, l'équipe artistique se lancera dans de multiples expériences de recherche théâtrale qui ont en commun de faire de la politique et de ses utopies le matériau privilégié du théâtre. Parmi les créations les plus significatives, il convient de citer Germinal (d'après Zola) ; Dimanche (Michel Deutsch) ; Vichy Fictions ; Palais de justice ; Dernières Nouvelles de la peste (Bernard Chartreux).
Jean-Pierre Vincent ayant été nommé administrateur général de la Comédie Française, Jacques Lassalle devient directeur du TNS le 1er août 1983. Son premier spectacle est le Tartuffe de Molière, avec Gérard Depardieu et François Périer. Par la suite , il mène une politique d'exploration du répertoire fondée sur la redécouverte de textes français ou étrangers mal connus, tout en restant attentif à l'écriture contemporaine. En 1985, Jacques Lassalle inaugure au sein du théâtre une nouvelle salle de petites dimensions baptisée salle Hubert Gignoux, avec Le Professeur Taranne d'Arthur Adamov et Dissident il va sans dire. Elle doit permettre au TNS d'accueillir des textes de jeunes auteurs et des compagnies émergentes.
Après la nomination de Jacques Lassalle à la tête de la Comédie française, Jean-Marie Villégier lui succède en novembre 1990. Il entreprend de développer au TNS le projet artistique engagé par sa compagnie l'Illustre Théâtre : l'exploration des répertoires classiques et pré-classiques tels qu'ils se sont formés au carrefour du mouvement européen des arts et des idées. Significative de son travail, sa mise en scène de Phèdre de Racine privilégie la langue, la musique et l'enracinement historique du texte.
Jean-Louis Martinelli devient directeur en décembre 1993. Il met en place dès son arrivée une troupe d'acteurs permanents et associe des auteurs à l'activité de création. Aux côtés d'œuvres classiques, Jean-Louis Martinelli s'attache avant tout à faire vivre ou revivre des textes d'auteurs du XXe siècle : Bernard-Marie Koltès, Heiner Müller, Rainer Werner Fassbinder. D'importants travaux de rénovation du théâtre et de l'Ecole dont le principe était acquis depuis 1991, commencent en janvier 1996. Confiés à l'architecte Daniel Rubin, ces travaux s'achèveront à l'automne 1997. Pendant leur déroulement, l'Ecole, l'administration et les salles de spectacle déménagent. L'Ecole militaire de Strasbourg reçoit l'administration du théâtre et l'Ecole, tandis que deux halls de la foire du Wacken sont aménagés pour les spectacles des saisons 1995-1996 et 1996-1997. En octobre 1997 sont inaugurées la salle Bernard-Marie Koltès rénovée (élargissement du cadre de scène et réfection des dessous) et la salle Hubert Gignoux entièrement reconstruite (déplacée, elle devient une salle entièrement polyvalente susceptible d'accueillir des scénographies diversifiées). A l'automne 1999, le TNS organise et héberge le 8e Festival de l'Union des Théâtres de l'Europe (UTE).
Le 1er juillet 2ooo, Stéphane Braunschweig est nommé directeur du TNS pour cinq ans. Il définit à son entrée en fonction un projet artistique articulé autour de trois axes : le développement de la dimension internationale du TNS, l'installation d'une troupe permanente, le renforcement de la place de l'école au centre des activités du théâtre.
Sources
Dictionnaire encyclopédique du théâtre, 2 vol., s.l.d. de Michel CORVIN, Bordas, 1995 ; Hubert GIGNOUX, Histoire d'une famille théâtrale. Edition de l'Aire / ANRAT, 1993.; Denis GONTARD, La Décentralisation théâtrale en France : 1895-1952, SEDES, 1973 ;. André GUNTHERT. Le voyage du T. N. S. (1975-1983). Paris : Solin, 1983 ; Jean-Claude MARREY. " Strasbourg, d'André Clavé à Michel Saint-Denis ", in La Décentralisation théâtrale, t.1. Le premier âge 1945-1958, s.l.d. de Robert ABIRACHED (Cahiers no 5). Actes Sud-Papiers, 1992 ; Jean-Pierre VINCENT. " Le Théâtre national de Strasbourg, laboratoire du théâtre public ", in La Décentralisation théâtrale, t. 1V. Le temps des incertitudes 1969-1981, s.l.d. de Robert ABIRACHED (Cahiers no 9). Actes Sud-Papiers, 1995.