« Construire un labyrinthe et le faire apparaître » - Entretien avec Juan Bescós
Pourquoi ce titre : « Anti-magie » ?
A une époque où la pensée contemporaine me semble imprégnée de cynisme et de nihilisme, j’ai senti un retour de la magie, comme thématique. C'est une question intéressante qui commence à traverser les milieux militants et politiques que j’ai fréquenté. Le mot « magie » m'a toujours fait rêver et donné de nombreuses clés pour explorer le rapport à l’art. Je considère que ma pratique consiste à faire de la magie plutôt que de l'art. J’éprouve toujours une forme de gêne quand je suis confronté aux magiciens ou aux illusionnistes, je me dis : « On ne va pas encore assister à une illusion ! ». Aujourd’hui, j’ai l’impression que l’on craint les illusions.
Pour revenir à mon choix de titre, je pense que les titres des spectacles sont comme des bâtons que l’on met dans une ruche pour voir ce qui se passe. « Anti-magie » me semblait ainsi un bon point de départ parce qu’il coïncide avec la perte d'espoir à laquelle le spectacle répond. On pourrait imaginer que l'anti-magie est un contrepoint provocateur pour le spectateur et une façon d'inventer une nouvelle forme de magie.
Est-ce qu'il faut une anti-pièce pour pouvoir parler d'anti-magie ?
Sans doute ! Dans les textes d’Anti-magie, on parle d'anti-maison et de contre-maison, à partir de nos travaux de l'année dernière autour de la maison comme espace de domestication et de domination. C’est une thématique qui revient dans la chambre que nous avons construite pour Anti-magie, un microcosme dans lequel sont représentées les tensions les plus grandes de la société. C’est une sorte d'antichambre, qui existe d’une façon réaliste, mais qui va être bouleversée, profanée et utilisée, par des gestes poétiques avec une grande charge symbolique. C'est quelque chose qui m'intéresse beaucoup, parce que j’écris précisément mes pièces depuis ma chambre, ce qui crée un rapport intime assez beau aux textes. J’aime l’idée que, dans un théâtre, dans cette contre-maison/anti-maison, une chambre existe et qu’elle permette de créer des rapports entre le public et l'intime, mais aussi de ressentir les tensions liées à l'actualité.
Ta création fait la part belle à une esthétique de l’occulte. Peux-tu nous expliquer ce que cet univers représente pour toi ?
Je pense que l'esthétique de l'occulte est très liée à ma pratique. Quand j’écris tout seul chez moi le soir, ou quand j’imagine un spectacle dans mon lit, j’aime la sensation de commettre un acte occulte et secret, une forme de pratique intime un peu déviante et étrange. J'aime beaucoup cette idée parce que, dans la nuit, je me sens connecté à des pratiques secrètes externes à la machinerie du travail et des identités sociales, comme les pratiques de l'amour, de la fête, de l’érotisme, magiques et bizarres, ou encore une recherche mystique de l'extase. Avec le mot « occulte », on pourrait avoir l'impression que l’on défend quelque chose de clos, mais il est important de dire que nous ne sommes pas seuls : dans ces recherches et dans cette nuit, il y a d’autres êtres en train de faire des explorations.
La joie de l'occulte, c'est aussi de se dire que, même dans un monde que l'on croirait utopique, ces espaces continueraient à exister comme s'ils étaient en permanence renouvelables et infiniment résistants. J’aime imaginer que, même dans une utopie où je serais satisfait de la société, il restera des espaces secrets dans où les personnes pourront faire des expériences déviantes. J'aime beaucoup le mot « déviant », parce que, même s’il a ce côté insultant, il indique aussi un changement de direction, l’ouverture d’un nouveau chemin, une façon de contourner les règles, d'occuper les espaces et les moments autrement.
Je trouve, d’ailleurs, qu’il y a un manque d'histoires de sociétés secrètes plus féministes, plus queer, plus subversives, qui pourraient être plus en accord avec les endroits où je pourrais me sentir heureux. Dans le théâtre que j’essaie de faire, il y a quelque chose d’inconscient dans l’appropriation de codes qui peuvent être dangereux mais que je détourne en pratiques émancipatrices. Au fond, ce qui m'excite le plus dans l'imaginaire de l’occulte et de l’obscur, c’est de pousser au maximum les choses les plus dark, pour que la joie puisse advenir.
Tu mobilises la figure du « triste adolescent ». Quel rôle cet archétype joue-t-il dans ta pièce ?
Etant en dernière année d’études à l’école du TnS et âgé de 27 ans, ce spectacle me connecte à mes 17 ans, un âge de transition assez brutal sur lequel je voulais écrire pour me connecter à une figure d'adolescent. Au début, c'était un moi-adolescent, dont on s'est distanciés au fur et à mesure, parce que ça devenait compliqué à traverser sans autofiction. C’était un adolescent blanc qui est devenu une adolescente noire, grâce à Yacine [Bathily, actrice]. Ça amène tout un vertige et un trouble extrêmement intéressant dans mon écriture. D’autres rapports se créent entre mon adolescence et l'adolescence d’une autre personne.
Je pense aussi que la figure de l’adolescent génère un trouble chez le spectateur, parce qu'elle interroge. Qu’est-ce qu'on a fait de la jeunesse et des corps jeunes ? De quoi a-t-on peur, en tant qu'adultes, quand on voit un adolescent ? Et plus directement : qu'attendais-tu de ce monde et quelles promesses t’es-tu faites pour la suite ? Personnellement, j'ai vécu une grande déception à l'adolescence, au passage à l'âge adulte. A dix-huit ans, j'étais persuadé de devoir conserver un état de révolte et de rébellion. Même si, rétrospectivement, j’étais probablement juste un adolescent en plein délire hormonal, il y avait quand même quelque chose de fascinant et brillant.
Quel théâtre cherches-tu à inventer ?
C’est une bonne question, et pour être honnête, je me demande parfois s’il faut absolument faire du théâtre autrement ou si la fin de notre civilisation, avec la sixième extinction, sera aussi la fin du théâtre. Mais restons optimistes, et revenons à l’idée de la « contre-maison » qui indique une voie pour le théâtre que je souhaite et que je rêve de faire. Je le conçois comme une véritable expérience qui se vit avec les spectateurs, dans laquelle on les convie, un espace qui est comme une maison, comme un microcosme qui représente un monde à petite échelle, fait de tensions, de masques, d’identités. Et à partir de ces coordonnées-là, on vient insérer des jeux, des protocoles, des expériences.
Dans le théâtre que je fais, il y a aussi une prolifération des pratiques alternatives et des micro-communautés fragiles, étranges et secrètes. Il est certain qu’au centre du théâtre que je fais et que je veux faire, il y a une recherche de communauté, de ce qu'on peut faire ensemble, et de comment ces pratiques collectives peuvent nous faire sentir l'impossible et nous offrir l’accès à une forme d'émancipation possible – qui pourrait aussi bien être un échec absolu. Mais on aura essayé, en vivant des expériences immensément existentielles, qui agissent comme des réponses aux crises de l'existence.
J'ai un amour profond du théâtre parce que c'est vraiment un endroit où l’on ressent la société, l'être humain, les groupes. À chaque fois que je suis dans un théâtre, je vis des choses que je n'aurais jamais pu vivre autrement. La question que je me pose, à ma sortie de l'École du TnS, revient à la relation entre cette utopie théâtrale, le lien que cette grotte platonicienne et énigmatique entretient avec l’air libre et la nature. Au théâtre, quand j'élabore ma petite caverne à moi, c’est essentiel de faire très attention à ne pas me prendre pour un prophète : rien ne serait pire. Le théâtre ne doit pas se penser en supériorité aux spectateur·rices. Le théâtre doit rester un lieu collectif et collaboratif.
Penser, après tout, ce n'est pas forcément sortir de la caverne ; parfois, c'est construire un labyrinthe et le faire apparaître, comme le dit le philosophe Cornélius Castoriadis. Ça me fait beaucoup de bien de me dire qu'il existe un endroit énigmatique dans lequel les gens vivent avec des personnages et des choses. Et même si je n’y vais pas tous les jours, j’aime bien me dire que cet espace existe et qu’en permanence, il y aura un public qui va rencontrer ces énigmes faites de masques. L’existence d’un pareil lieu est très rassurante dans ma vie. Si un jour je suis perdu, ou que j'ai besoin davantage d’obscurité, je sais que cet espace existe.
Propos recueillis le 18 mars 2026 par Najate Zouggari, TnS