Galas 2026
Écouter ne relève pas seulement d’une activité sensorielle, c’est aussi une disposition éthique et esthétique qui a le pouvoir de transformer les cadres habituels de la représentation. Les trois créations des Galas 2026 — En attendant Oum Kalthoum, KO Brouillard et Piano Man — nous invitent, selon des modalités différentes, à percer les murs du silence, et de la silenciation, pour relever les paupières invisibles qui couvrent nos oreilles et frayer de nouveaux chemins d'écoute, à travers l'épaisse forêt des bruits que nous n'avons pas choisis.
Dans KO Brouillard, Maxence Vandevelde et les habitantes-créatrices, partie prenante du geste artistique, donnent ainsi à percevoir ces territoires du chuchotement et des cris étouffés, les zones de fragilité partagées, celles que les plus forts s'évertuent à cacher, à délégitimer, à éteindre.
L’univers sonore, créé par la musicienne strasbourgeoise Maria Laurent, ne se contente pas d’accompagner cette exploration collective, elle la soutient solidement, elle l’ancre dans une matérialité dont la principale finalité semble consister à rendre audible le murmure des absent·es.
La pièce de Marcus Lindeen, conçue avec Marianne Ségol, prend aussi pour point de départ une apparition-disparition : l’absence apparente de mémoire d’un jeune homme sans nom, échoué sur une plage anglaise, et dont le mutisme volontaire contraste avec les bavardages incessants qui l’entourent et le fabriquent en saturant le paysage médiatique. Par contraste avec ces bourdonnements journalistiques, Marcus Lindeen choisit de creuser le silence qui est aussi un mystère, une énigme qu’il pose au plateau, sans chercher nécessairement à la résoudre.
Il lui fait toute sa place : et l’écoutant, il nous invite à écouter. Les acteur·rices sont munies d’oreillettes, elles et ils interprètent un texte préenregistré, comme une partition. Tendre l’oreille, toujours.
Pour le philosophe allemand Günther Anders, la musique n’est pas un objet, ni la réception passive d’un son extérieur, c’est la création d’un espace commun qui implique une « coréalisation » [Mitvollzug]. Cette création d’espaces communs a aussi la particularité, au théâtre, de favoriser une cohabitation avec des spectres, vivants parmi les vivant·es.
L’une des présences fantomatiques qui traverse les Galas 2026 est incarnée par le timbre de voix inoubliable de l’iconique chanteuse arabe, Oum Kalthoum : la création de Hatice Özer s'intéresse moins au monument qu’à l’attente, à la tension - l’attention, aussi - produites dans le frisson qui parcourt l’auditoire avant de le figer dans l’extase.
En ce début de saison 25-26, Caroline Guiela Nguyen, artiste et directrice du TnS, nous enjoignait à écouter le chant des baleines, dans son appel à la beauté qui était aussi une déclaration d’amour. « Qu’entendons-nous ? » demandait-elle. Les Galas 2026 participeront à aiguiser notre écoute, nous invitant finalement à tendre l’oreille, ensemble.
Najate Zouggari, TnS — 11 février 2026