« Reconnecter les artistes élèves avec leur intuition »
Peux-tu nous raconter ton parcours, avant de rejoindre l’école au poste de responsable de la scénographie-costumes ?
Pendant 20 ans, j’ai travaillé avec différentes compagnies, en France, en Belgique, en Suisse et en Allemagne. J'ai vécu pendant 13 ans à Berlin, où j’ai découvert une scène artistique foisonnante et inspirante, mais c'est surtout en France et en Belgique que j’ai déployé mon parcours de scénographe.
Je me destinais à être comédienne mais j’ai commencé par une formation universitaire ; j’ai un master en arts plastiques. Puis je suis rentrée dans une école de théâtre à Bruxelles, l’INSAS, en classe de mise en scène. Très rapidement j’ai compris que c’est l’espace sous toutes ses formes qui m’intéressait. J’ai alors quitté Bruxelles pour Strasbourg et je suis rentrée aux Arts déco, c'était en 2000. J’ai fait mon cursus sur trois ans, en rentrant directement en spécialité scénographie. J’avais enfin trouvé mon endroit de création. Ensuite, j'ai conçu pendant 20 ans des scénographies pour le théâtre essentiellement, un peu pour la danse, un peu pour l’opéra. Peu avant les confinements dus au Covid, j’ai été contactée par mes anciens profs des arts déco pour intervenir dans la formation de scénographie de la HEAR de Strasbourg. Ils m’ont laissée tout à fait libre d’expérimenter ma méthode de transmission, ce qui a été passionnant. La scénographie est née chez moi de mon expérience du plateau, en partant du jeu et de l'expérience corporelle, et donc je suis partie en exploration sur ce terrain performatif avec les étudiant.es de 3e et 4e année, autour du costume et de l’espace, sur des textes de Fassbinder, Heiner Müller, Shakespeare…
Est-ce que tu peux justement nous donner une définition de la scénographie et du costume, revenir à ta conception personnelle ?
La scénographie, c’est tout d’abord un espace de jeu qui rentre en dialogue avec les acteur.ices. C’est aussi un dispositif de lecture de l’espace qui permet de le charger d’un signifiant. Il ancre ce que l’on donne à voir dans un contexte, une situation politique, géographique, sociale, historique et/ou poétique. On peut en dire autant du costume. C’est lui qui va structurer l'image du corps d’un personnage, en dialogue avec le corps de l’interprète, et orienter la lecture des codes qu’il émet. Le costume est lui aussi porteur de signes et de narration. Les costumier·es et les scénographes apportent une structure et une base de travail qui concrétise une direction donnée par le/la metteur.e en scène. Elles et ils permettent une articulation entre les autres corps de métier, sorte de point de rencontre.
Je comparais mon travail à celui d’une sage-femme. Avec le recul, j’aimerais compléter cette comparaison, parce que je pense que ce n’est pas tout à fait juste. Il ne s’agit pas seulement d’accompagner l’accouchement d’une création, nous sommes, en tant que costumier·e et scénographe, une partie de la « matrice ». Notre intuition dramaturgique est donc fondamentale dans la création d’une pièce de théâtre.
L’école reconnecte les artistes élèves à leur intuition, leur donne des outils pour en faire quelque chose et favorise leur collaboration avec d’autres élèves. Lors du concours d’entrée en section scéno-costume, nous choisissons des jeunes gens, qui souvent sont déjà formés artistiquement, mais qui n’ont que peu ou jamais travaillé avec d’autres.
Qu’est-ce que tu veux dire par « reconnecter les artistes élèves avec leur intuition » ?
J’ai l’impression que, dans l’éducation d’un enfant et d’un adolescent, et de façon générale dans la pédagogie, tout est fait pour que l'intuition soit mise en veille, comme si elle avait un potentiel dérangeant, voir nuisible. On préfère à la place une pensée consensuelle, qui mène au monologue ; c’est pratique, ça ne déborde pas.
Mais ce n’est pas intéressant dans un travail de création.
Le dialogue offre un potentiel beaucoup plus riche ; il peut créer du conflit, de la confrontation de points de vue, de la remise en question, de nouvelles pistes de recherches… Il crée le mouvement de la pensée et de la création sensible. Je pense donc que la mission de notre école de théâtre, c'est de ramener les élèves vers leur intuition, point de départ de la recherche. Puis apprendre à la voir cette intuition, à l’exprimer, à la partager, à la structurer et à la soumettre au dialogue. C’est valable pour toutes les disciplines qui ont à faire à la création, me semble-t-il ; ça vaut autant pour les créateur·rices de son, lumière, vidéo, que pour les dramaturges, les metteur·ses en scène, ou les acteur·rices. L’école apporte des outils concrets aux élèves pour comprendre cette intuition ; la comprendre, c’est pouvoir communiquer son univers artistique, esthétique, c’est pouvoir formuler de l’abstrait avec ses collaborateur·rices pour articuler ensemble une forme artistique et scénique. On les accompagne pendant trois années, dans ce cheminement.
Je travaille beaucoup avec la scénographe et costumière Alice Duchange. On est en dialogue sur notre façon de travailler, sur nos références, l’univers artistique actuel, celui qui nous touche, qui nous parle, qui nous semble important. Connaître le langage d’aujourd’hui, c’est pouvoir se positionner ou au moins se situer dans notre monde. L’œuvre vit et ne fait échos que dans un contexte géographique, historique, social et politique défini…
Je trouve important que les élèves aillent voir des spectacles de tous genres, des performances, des expositions, des concerts… qu’ils et elles « prennent la température » de notre monde culturel, mais aussi d’autres cultures, qu’ils et elles soient des spectateur·rices capables d’analyser ce qu'ils et elles voient en termes esthétique, poétique et politique.
L’autre point important, c’est l’apport des outils techniques et artistiques. Le rôle des intervenant·es est très important au sein de notre formation. Ces artistes aux univers très différents, amènent leur « patte personnelle », leur façon singulière de travailler. Je leur demande de partager leur méthode, leur expérience, leur rapport sensible à l’espace ou au costume. Avoir pour intervenant·es des scénographes et des costumier.es qui travaillent dans des domaines aussi variés que le théâtre, le théâtre de rue, la danse, l'opéra, la marionnette… C’est un privilège et cela offre aux élèves une palette énorme.
Ainsi les élèves font l’expérience de cadres de travails très différents.
On ne peut transformer le cadre qu’à condition de bien le connaître, c’est pourquoi je me méfie du geste de la table rase. Je crois que c’est celles et ceux qui connaissent le mieux les cadres existants qui peuvent arriver à se les approprier, voir les transformer. C’est pour cette raison qu’il est important de rafraîchir les bases, histoire de l’art, dessin, perspective… Pour qu’ils et elles sachent d’où on part.
Tu as mis en place le dispositif des « Chambres » au sein de la section, est-ce que tu peux nous en parler ?
Ce dispositif consiste à traverser tous les apprentissages de la première année de formation en scénographie et en costume avec un projet porté par les élèves et montré au public en juin. Principe mis en place avant moi par Pierre Albert avec les « défilés » : dérouler un fil rouge entre les différents workshops. Les élèves sont, dans un premier temps, invité·es à concevoir des portraits à travers des espaces narratifs : ils et elles imaginent l’environnement de leur sujet, ses habitudes, ses rêves et ses cauchemars, etc. Puis, dans un deuxième temps, ils et elles y introduisent un personnage et créent le costume qui prolonge cette narration. Les élèves en régie-création (son, lumière, plateau et vidéo) et les élèves dramaturges rejoignent les élèves en scéno-costume pour construire et finaliser leurs performances.
L’ADN de ce projet, c’est la transversalité de l’école et du théâtre car il implique plusieurs personnes à différents endroits du théâtre, les ateliers de construction, l’atelier couture, l’accessoiriste, les régisseur·seuses du théâtre… qui accompagnent les élèves dans leurs apprentissages du costume et de la scénographie.
Tu as souligné l’importance de la transversalité et des compétences multiples, mais aussi celle de favoriser le cheminement des jeunes artistes vers eux et elles-mêmes. Alors que dirais-tu à un·e élève qui souhaiterait se spécialiser à l’intérieur même de la section ?
Je l'encouragerais à poursuivre les deux apprentissages : costume et scénographie. Je dirais à cet·te élève de profiter au maximum des possibilités offertes par l'école. Il peut y avoir des surprises en bout de parcours. Parfois des vocations inattendues se révèlent au cours de la 3e année… Parfois après… à ce moment-là c’est tellement important de pouvoir avoir une base solide et une expérience. De plus, il y a une réalité économique à prendre compte, les conditions de travail ne sont pas simples et donc, avoir deux cordes à son arc est préférable à une seule. Plus on a d'outils, mieux c’est. Il y a des alternances de créations qui impliquent aussi une alternance des compétences.
L’avantage énorme d’être une école logée au sein d’un théâtre, c’est d’être au contact permanent des créations du théâtre, et de ces ateliers. Ils sont ouverts aux élèves, qui peuvent y consolider l’une ou l’autre compétence qu’ils ou elles aimeraient développer.
Je conseillerais à cette élève de profiter au maximum de ces 3 ans de cette double formation, d’être curieux.se, gourmand·e et ambitieux·se.
Propos recueillis le 17 septembre 2025 par Najate Zouggari – TnS