« Faire du théâtre, c’est apprendre à vieillir »

Entretien avec Eléonore Barrault
"Je me demande : c’est quoi faire du théâtre ? Quels sont nos outils ? Que nous permet l’art, en tant que société ? Par exemple, j’écris un texte pour un acteur qui a hâte de vieillir, parce que l’on dit toutes ces choses sur l’expérience de vie que doit accumuler un acteur pour exceller dans son jeu. " Eléonore Barrault.
Éléonore Barrault en arrière plan, échange avec quatre interprètes qui sont dos à nous
© Jean-Louis Fernandez

Pourquoi ce titre : « Esprit vieille » ? 
Ce qui m'intéresse dans l'expression, c'est qu'elle me perturbe, elle sort de l’évidence. Elle est empruntée à Leonora Carrington, une peintre et écrivaine qu’on associe souvent au mouvement surréaliste, et je trouve qu’elle permet immédiatement de contourner les questions de temporalité liées à l’âge, en particulier la notion de linéarité. Mon projet tient aussi à cette envie de ne pas fixer la vieillesse dans une chronologie précise. Peut-être que moi, à vingt-cinq ans, j'ai l'esprit vieille. C’est en tout cas ce que je cherche à me demander. Et me poser la question simple et complexe de savoir quand commence la vieillesse. L’impossibilité linéaire, c’est un point de départ qui m’intéresse aussi dans la mesure où il influence la façon dont j'écris. Il faudrait toujours pouvoir reprendre les choses à l'envers. J’ai aussi mené l’enquête sur la matérialité des corps qui vieillissent : comment qualifier un corps qui vieillit ? Avec quels mots, quelles sensations ? Est-ce qu’il me serait possible de penser et matérialiser, au plateau, une cartographie du temps ? Esprit vieille, c’est aussi un questionnement sur l’espace, en particulier sur la maison. Quels sont les espaces qui accueillent nos vieillesses ? Peut-on imaginer nos corps vieillissants comme des maisons en voie de délabrement ? On parle souvent d’esprit du lieu. Alors j’opère ces allers-retours entre matérialisation et dématérialisation.  

Est-ce que tu penses que la vieillesse, même décorrélée de la linéarité, peut faire abstraction de la mort ?  
A partir de tout ce que j’ai vu et expérimenté lors de la phase préparatoire, avec ce que je vis aussi en ce moment de façon intime, la grande vieillesse de mes grands-parents, j’ai bien constaté qu’il y avait forcément dans cette question du vieillissement une proximité avec la mort, mais j'essaye aussi de m'en débarrasser, de ce lien avec la mort, d’essayer de penser la vieillesse autrement. Ce qui m’intéresse, en général, ce sont les points de bascule. J’ai travaillé sur l’accouchement et je ne voulais pas vraiment m’occuper de la maternité, je cherchais à cerner ce moment précis de passage, de délivrance et d’entrée dans le monde ; de la même façon, je travaille sur la vieillesse, sur ce qui, dans nos sensibilités mais aussi dans nos préjugés, définit le moment de passage à la vieillesse – et non pas le moment de bascule vers la mort. J’essaye de penser que le corps vieillissant ne porte pas seulement la trace de la fin, mais aussi la preuve que la vie a circulé, qu’elle a été transmise. La question de la transmission est centrale dans le travail et permet de s’extraire d’une linéarité tragique et inexorable.
Je me demande si je peux parvenir à penser la possibilité de ma vieillesse prise dans ma vie, dès maintenant, dans un processus continu, comme un mouvement et de façon non statique. Leonora Carrington dit justement qu’elle ne veut pas être figée dans une jeunesse éternelle. Pourquoi devrait-on tout le temps s'accrocher à ce qui n'est plus ? Leonora Carrington veille sur le travail, et avec elle la question des femmes artistes, de leur place dans notre histoire collective, dans l’histoire de nos représentations. Je dois dire qu’en général, je ne suis pas très sensible à la peinture surréaliste, mais, chez elle, il y a quelque chose qui m'appelle, une recherche autour du rêve et de l’imagination. Je l’ai vraiment découverte par son écriture, dans laquelle je sens aussi très fort qu’elle a un geste plastique. L’histoire de l’art a toujours une place dans mes créations. J’aime beaucoup les textes sur la peinture, qui tentent de parler d’une pratique qui échappe, justement, à l’écriture : je pense qu’ils offrent la possibilité de décaler les pratiques et les regards. J'aime quand on décrit des tableaux au plateau, quand on raconte des images.  

Tu as écrit que tu aimais penser tes spectacles à la fois comme des « chantiers de recherche » et comme de « grands exposés sensibles », peux-tu nous expliquer ce que tu entends par là ?  
Par « exposé sensible », j'entends montrer quelque chose qui n'est pas de l'ordre de l'enquête seulement rationnelle, mais plutôt créer une recherche empirique, comme une hypothèse, ou une tentative. Essayer de faire du théâtre, et réussir à partager la matérialité de la recherche. J'ai une formation littéraire et j’avais un professeur de théâtre qui m’a beaucoup appris, qui était très brechtien, c’est-à-dire que la question de la matérialité et des espaces de pensée était très forte, et la question du lien, d’ailleurs, entre émotion et pensée. C’est comme ça que j’ai appris le théâtre et « les chantiers de recherche » s’expliquent aussi par cette histoire. Je me souviens que Heiner Müller dit de Brecht que son défaut serait de ne pas avoir renoncé à la compréhension. Cette affirmation me touche, ce que dit Müller c'est que ce serait un piège de la politique que de produire, même involontairement, des hiérarchies dans l’intelligence. Pour autant, je ne peux pas, en tout cas pour le moment, renoncer totalement à la compréhension. Ce qui m’intéresse, ce n’est pas de croire que je pourrais faire comprendre des choses aux personnes à qui je m’adresse, mais plutôt que j'ai à mettre en partage cet état de ma vie qui est que je passe mon temps à ne rien comprendre, et à poser des questions. Mon point de départ, c’est vraiment l’impossibilité de comprendre au sens de « prendre avec moi » puisque, a priori, je ne suis pas encore vieille.  
En tout cas, j'aime que notre plateau soit un espace de cohabitation, comme une maison qui permet le rapprochement. Ce n’est pas seulement la cohabitation de la raison et de la sensibilité, mais aussi celle entre différentes générations, différentes temporalités.  
 

C'est quoi, pour toi, « une vieille fille » et quel intérêt avons-nous à employer encore cette expression ?
J’aimerais bien réhabiliter cette figure de la « vieille fille » ! J’ai découvert la littérature grâce aux romancières anglaises du XIXème siècle, comme Jane Austen, George Eliott, les sœurs Brontë. Cela m'a fait comprendre que la littérature était aussi féminine, c'est important de le dire, et l’Angleterre, d’ailleurs, a une histoire littéraire beaucoup plus féminine que la France... Les figures de vieilles filles y sont très présentes, mais elles ont 27 ans, mon âge ! Et elles ne sont qualifiées de vieilles filles que parce qu'elles n’ont pas trouvé de mari, donc, à l’époque, de situation sociale - j’ai beaucoup repensé à cette réalité, ces derniers temps. Alors en ce moment j’écris autour d’un bal, d’une fête qui réunirait ces vieilles filles... Ça vient aussi d'une sensation que j'ai eue en revoyant un film d’Ettore Scola qui s'appelle Le Bal, dont nous parlons beaucoup avec Baudouin Woehl, le dramaturge du spectacle. Dans ce film, il y a un questionnement sur l’attente, la socialisation, mais aussi le rapport entre la norme et la marginalité.
Pour moi, la « vieille fille » est une figure importante parce que je la vois comme une figure d’émancipation. Au cours de mon travail de recherche, j’ai relevé plusieurs statistiques, très concrètes, dont l’une qui raconte que les femmes vivent plus longtemps que les hommes, mais que leur longévité est encore accrue lorsqu’elles vivent sans hommes ! Et du coup, la « vieille fille », ce pourrait être la femme émancipée, qui déjoue les schémas de l’hétéro-patriarcat. La « vieille fille » est donc un être politique, mais j’aimerais aussi la penser comme un être poétique.  

On ne naît pas vieille, on le devient … D’une certaine façon, pourrait-on dire que tu cherches à penser la vieillesse sous l’angle du processus plutôt que celui de l’identité figée ?  
Oui ! Et il y a aussi la question de ce qu'on s’autorise à regarder. Je veux raconter la vieillesse comme une histoire de mondes séparés. Cette séparation produit de l’invisibilité, des processus de disparition, comme si, passé un cap temporel, on était voué à disparaître. Et c’est aussi le passage vers l’EHPAD, vers les institutions qui dans notre société prennent en charge la vieillesse, mais la font aussi disparaître. Comme ça, d’un coup, des personnes qu’on voyait, qui étaient dans nos vies, soudain, on ne les voit plus. Elles glissent et elles disparaissent.  
Faire ce spectacle, c’est se réapproprier le processus, comme quelque chose d’autre qu’une menace, une séparation, un effacement.  
En tout cas, la vieillesse est un fait social mais c’est indéniablement, aussi, un fait biologique, physiologique, concret. Je questionne donc ma propre inquiétude, ma peur, mon dégoût, parfois. Je parlais de Brecht, plus tôt, et je dois dire que la question de la distance est centrale dans mon travail. Dans la question du soin, aussi. Je m’interroge beaucoup sur la question du soin par rapport à la vieillesse. Le langage managérial incite toujours les soignants à trouver la bonne distance. Mais, en fait, les soignants – qui sont d’ailleurs souvent des soignantes – le disent : c’est une injonction absurde parce qu’au contraire, c’est dans la proximité que l’on rencontre l’autre, que l’on parvient à humaniser les personnes en face de nous.  

Tu penses donc qu’il est possible d’appréhender la vieillesse en dehors de l'imaginaire de la ruine et de l'effondrement ? 
 
Oui, je l'espère ! Je puise aussi dans certaines de mes représentations dont je ne suis pas fière, dans certains lieux communs. “La vieillesse, ce naufrage”... Est-ce qu’on pourrait réussir à en dire autre chose ? Et d'ailleurs, c'est un dialogue que nous avons dans l’équipe artistique : y a-t-il une beauté cachée à trouver dans le vieillissement ? Ou au contraire, est-ce possible de se libérer des critères dominants liés à la beauté, à la jeunesse ? En fait, je ne veux pas que la création ne soit qu’une entreprise d’ennoblissement de la vieillesse, je ne cherche pas à la rendre belle, ni à révéler une beauté secrète. Pour moi, la ruine n’est pas une image désespérante, mais une chose excitante, un phénomène que l'on peut essayer d’attraper avec nos yeux, nos sens, que l'on peut aussi accompagner.  

Tu dis une très belle phrase, paraphrasant Montaigne : « faire du théâtre, c'est apprendre à vieillir. » Est-ce que tu peux nous l’expliquer ? 
La pratique théâtrale m’aide à sentir les choses au moment où je les vis, mais elle me permet aussi de sentir un ensemble d’expériences que je n’ai pas encore vécues, comme l’accouchement, par exemple, et aujourd’hui la vieillesse. Et c’est une très grande chance d’avoir le soutien d’une équipe complice pour explorer ces agencements de vie. Mais je dois dire que ce qui m’intéresse aussi, c’est de faire du théâtre pour faire du théâtre, pour penser la force de la création artistique, et pas forcément pour parler d’autre chose. Je me demande : c’est quoi faire du théâtre ? Quels sont nos outils ? Que nous permet l’art, en tant que société ? Par exemple, j’écris un texte pour un acteur qui a hâte de vieillir, parce que l’on dit toutes ces choses sur l’expérience de vie que doit accumuler un acteur pour exceller dans son jeu. Alors j’écris pour un acteur frustré par sa jeunesse, par son manque d’expérience, et par le fait de n’avoir pas pu assister au moment où il a été conçu ! C’est un peu une blague, évidemment, mais le fond de la blague est sérieux. Apprendre à vieillir, c’est aussi la volonté de dépasser les bornes de la vie, pour aller encore plus loin. C’est un grand exercice d’imagination.  

Propos recueillis le 20 février 2026 par Najate Zouggari, Théâtre national de Strasbourg