Capter la fréquence humaine

Entretien avec Bwanga Pilipili
Questions à Bwanga Pilipili, actrice et autrice, interprète dans Portrait de Rita de Laurène Marx
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© Diego Zebina

Rita a la particularité de ne pas être un personnage de papier, c'est une vraie personne. Est-ce que tu peux nous raconter ta rencontre avec elle et avec Laurène Marx ?

C’est à la Nuit de l'Amour aux Halles de Schaerbeek à Bruxelles, que je rencontre Laurène Marx. Ce soir-là, je propose une performance sous forme de Lettre d’Amour. J’avais envie d’adresser une lettre d’amour à nos enfants, de leur dire qu'ils sont aimés, aimables et malgré ce que la société va peut-être leur faire croire. On est là, et on les aime. J’ai un souvenir d’école très marquant. Dans le cadre d'un cours, l’enseignant expliquait la signification des capacités juridiques, de la responsabilité civile de nos parents et il disait que si nous faisions des bêtises, ce sont nos parents qui seraient interpelés. Donc, dans le cadre d’un Etat de droit, on n’interroge pas les enfants et les policiers s’abstiennent de les contrôler. Ça, c’est le droit, mais la réalité, c’est une autre affaire. Et je me souviens qu’à ce moment-là, un premier garçon lève la main, puis un deuxième, puis un troisième « Moi, Monsieur, je me suis fait contrôler en allant au terrain de basket… » Ils ont treize ans et ils sont non-blancs. Leurs récits s’enchaînent. L’enseignant découvre une réalité qui lui avait totalement échappé. Parmi mes camarades de classe, il y a Soleyman Laqdim qui intervient : « bien sûr qu’on se fait contrôler, même si on est des enfants ! Et voilà que trente ans plus tard, je tombe sur une publication de Soleyman à présent Délégué général aux droits de l’enfant partageant un goûter dans le salon d’une petite famille. Une brève légende évoque l’agression du 5 septembre. 

Donc, pour revenir à cette Nuit de l’Amour, il y a mon souvenir d’école qui s’est synchronisé avec ma performance, avec cette lettre. Et à la fin, j'invite les personnes présentes, le public, à me rejoindre à un rassemblement de soutien à Mathis et à Rita devant le palais de justice. Laurène est présente, avec beaucoup d’autres. Et là, on entend Rita qui réexplique pratiquement minute par minute le coup de fil de l’école qu’elle a reçu et comment ça s'est passé. Bien sûr, on est choqués. Rita est très soutenue, à l'époque, par des associations et des activistes. Mais, avec Laurène, on se dit que ce n'est pas possible, qu’il faut aussi qu’on fasse quelque chose. On va boire un café, Laurène me parle de son travail, de ses ‘stand-up tristes’. Je reçois le contact de Rita et très vite, on se rencontre toutes les trois à Charleroi, la fameuse gare de Charleroi.

Rita avait déjà beaucoup parlé de son histoire. J'ai l’impression que tout était assez clair dans sa tête et qu'elle savait ce qu’elle voulait raconter. On mange toutes ensemble et on fait trois entretiens, pas plus de trois entretiens. De là, émerge une voix faite de trois voix. L’expérience de femme camerounaise résonne avec mon expérience de femme congolaise (du Kivu). On a essayé d'être les plus proches et les plus fidèles à l’histoire qui nous a été confiée, même dans ce qu’il y avait de férocité et d’horreur là-dedans. Ce qui est questionnant, c'est comment être à la hauteur, en fait, de ce courage-là, du courage de Rita. Et la question, elle se pose aussi dans le rapport au public. Parce que c’est une chose de raconter ce qui s’est passé entre nous trois, et c’en est une autre de le partager devant une centaine de personnes. Et ça, c'est une réflexion qui est permanente chez moi.

© Pauline Le Goff

Dans la mesure où Portrait de Rita est un seul en scène, j’ai l’impression que l’histoire repose, pour une large part, sur ton interprétation. Comment as-tu travaillé, en tant qu’actrice ? En d’autres termes, qu'est-ce que la responsabilité que tu nous as décrite implique, du point de vue du jeu ?

Il faut trouver une disponibilité du corps, parce que tant que ça reste mental, le corps ne se libère pas. Et puis je travaille aussi beaucoup avec le flow de la langue. C’est ce flow que je dois attraper dans tous mes textes parce que je sais que, normalement, les vrais textes, les bons textes, ils ont un rythme, ils ont un flow. C’est ça que je dois arriver à trouver. Parce qu’une fois que c'est attrapé, tout devient juste. Les images vont venir, l'incarnation va venir. Et là, je fais confiance. Le jeu, ça reste quand même de l'ordre du jazz ou du hip-hop, tu dois accepter que tu vas te laisser surprendre. C’est cette liberté-là que je me donne dans mon jeu d’actrice. Ne rien figer, ne pas prévoir des effets à l’avance. C'est pour ça que j'aime le théâtre aussi, c'est chaque fois une nouvelle traversée.

Ce que je recherche n’arrive qu’au moment où je suis la plus détendue possible et la plus concentrée, en même temps. C’est à l’intersection de ces deux états : la détente profonde et l’hyper concentration. C’est ça qui permet de réagir quand quelqu’un va se moucher ou qu’un téléphone va sonner. J’ai ma partition, il faut être à la hauteur de cette partition et aussi garder une liberté. En France, dans la francophonie en général, il y a quelque chose qui me manque, c’est de pouvoir exercer cette liberté. En Belgique, quand tu travailles avec des équipes flamandes, ce n’est pas pareil, il y a une plus grande liberté du corps. Il n’y a pas l’obsession du texte qui doit être « bien » dit. Oui, c’est une chose d’apprendre son texte, mais ce que tu as appris, l’as-tu compris ? En perçois-tu toutes les nuances d’intensité ? Pour moi, ce qui fait la chair du texte, c’est le fait de savoir jouer avec ces intensités-là. J’essaie de trouver une fréquence, la fréquence humaine.

C’est quoi, la fréquence humaine ?

C’est ce que j’essaie aussi de capter avec mon documentaire consacré à la joie, à travers la rencontre de cinq femmes noires, d'âges différents, qui vivent toutes en Belgique [NdR : le documentaire est en cours de montage et s’intitule Furaha ou la joie comme chant d’action ; Furaha désignant la joie en swahili]. Je veux saisir cette fréquence humaine à partir de l'expérience des femmes noires, mais par le prisme de la joie. Le fil rouge, c'est encore l'endroit de la réparation et de la force, même s’il ne faut rien nier des souffrances endurées. Ne pas être dans le déni, parce que la colère, la tristesse, la haine ont leur place… Enfin, toutes ces émotions-là, voilà, elles sont humaines. Aujourd'hui, avec mon parcours, avec mon expérience, en tant que maman, en tant que grande sœur, je veux prendre le temps d'accueillir ces paroles-là, ces souvenirs-là, ces expériences-là et voir ce qu'on peut faire pour accompagner, protéger, réparer. C’est ça « trouver la fréquence humaine ». Et aussi, se défendre, tout simplement.

Parce que dès qu’il s’agit d’Afrique, je le vois, par exemple, dans le domaine de l’information, il y a une façon de traiter les choses avec nonchalance, avec un manque de sérieux, une certaine condescendance parfois. Et puis, quand on s’intéresse au cinéma sénégalais, ou camerounais, aussitôt il y a une bascule vers une espèce d’exotisme, on ne reconnaît pas la même dignité à l’objet – soit par manque d’humilité, soit par manque de curiosité. On minimise, on disqualifie. Je l’ai vécu, avec une critique, qui en fin d’article évoquant ma prestation fait état : « d’une incroyable aisance-malgré la présence d’un prompteur le soir de Première ». C’est intéressant à de multiples égards. Que signifie ce « malgré » ? Pour la petite histoire ma première pièce fut Les Monologues de Vagin. J’ai rencontré V. Ensler, l’autrice de ce classique qui, par respect pour « la parole recueillie », a imposé la présence du texte en main dans la mise en scène.

© Pauline Le Goff

Quelles sont les œuvres et les voix qui t’accompagnent dans la création ?

J’écoute beaucoup de musique, c’est en lien avec le flow dont je te parlais tout à l’heure. J’écoute de la musique des années 1990, du RnB, j’avoue ! Il y a aussi tout le patrimoine musical de l’Afrique du Sud, les chorales sud-africaines, qui me font du bien et qui me boostent. Et puis il y a la chanson française, francophone – Jacques Brel.

À un moment du spectacle, tu parles du « chemin que suivent nos larmes » et ce chemin, il semble tracer aussi une perspective d'espérance. Est-ce que, selon toi, on a des raisons d'espérer ?

Est-ce qu'on a le choix, déjà ? La qualité intrinsèque, je pense, de l'espoir, c'est que si tu cherches une raison à l'espoir, t'es foutu. Même dans les plantations, tu vois, elles, ils ont tenu. Il y a un moment où cette force vitale prend le dessus, elle est là, elle ne s'explique pas. L'espérance, c’est quelque chose qui est de l'ordre de la projection, de l’urgence de se projeter au-delà. Quel que soit l’état du monde, il y a une nécessité d'espérer. Le deal avec la vie, c'est que tu ne sais pas ce qui t'attend. Mais l’humain a cette capacité de survie, et je ne parle pas de tous les trucs de résilience, mais de quelque chose de bien plus profond.

Il y a une autre idée dans le spectacle qui m’a surprise, c’est quand vous parlez du droit à l’oubli. De manière spontanée, je n’imaginais pas que la mémoire des luttes pouvait aussi impliquer un droit à l’oubli. Tu peux expliquer cela ?

J'ai conscience que l'histoire de Rita, si affreuse soit-elle, est une énième histoire horrible de violence policière. Et j’ai l’impression aussi que chaque représentation peut redéclencher quelque chose. Je pense au petit, aussi, il a le droit à l’oubli. Il n’est pas obligé de grandir avec ça. Il avait neuf ans quand c’est arrivé, maintenant il en a onze. Pour moi, c’est clair que je ne vais pas jouer ce spectacle-là indéfiniment. Evidemment que ce travail est nécessaire, mais c’est particulier, parce que ça engage un enfant qui aura peut-être envie de raconter lui-même son histoire. Je vais me fixer une date, et oui, j’arrêterai de le jouer. Bien sûr que Rita a validé tout ce qui a été écrit, mais quid et quod pour Mathis ? Alors, pour moi, décider de suspendre le jeu, à un moment, relève d’un choix éthique.

Propos recueillis le 18 septembre 2025, à Paris, par Najate Zouggari – TnS