«Du fait divers au besoin de mythologie» Entretien avec Marcus Lindeen

“Quand on est confronté au mystère, on a envie d’en trouver la solution. Ce fonctionnement de notre cerveau explique notre intérêt pour les polars, notamment: avoir une énigme à résoudre. Or, trouver les solutions, des résolutions, peut aussi mener à une déception. C’est ce qui rend intéressante toute recherche.” Marcus Lindeen
Jean-Louis Fernandez
 

Quelle histoire raconte Piano Man? 
Piano Man retrace les recherches d'un artiste obsédé par un fait divers, autour duquel il n'a jamais réussi à réaliser le film qu’il souhaitait faire. Vingt ans après, il tente à nouveau de s'approcher du mystère. 
Ce mystère, c’est celui incarné par un jeune homme découvert sur une plage en Angleterre, en 2005. Il apparaît alors complètement muet et trempé. Vêtu d’un costume de gala, dénué de papiers d’identité, la police l'avait mené à un hôpital où il était resté quatre mois tout à fait silencieux. Au lieu de parler, il jouait du piano. 
L’histoire de «Piano Man» a déclenché une vague d'articles, un véritable engouement médiatique. Quand j’ai lu la presse, il y a vingt ans de cela, j'étais encore un jeune étudiant de mise en scène, basé à Stockholm. L’histoire m’a fasciné. Cet homme était un jeune homosexuel allemand qui avait fui une famille très conservatrice et religieuse de Bavière. Je me suis identifié à lui et j’ai voulu tourner un film à son sujet, mais il n'a jamais répondu à mes demandes. 
Ce mystère est ainsi resté un mystère et «Piano Man» n'a jamais raconté son histoire. Pour moi, elle a pris la forme d’une inconnue, archivée. La pièce Piano Man a donc aussi pour objet cette obsession, ce mystère, que manifeste notre besoin fondamental de récit et de mythologie. C'est une enquête à la fois existentielle et policière. 
Quand j’écris des pièces ou des films, je cherche des matériaux et des histoires qui viennent du réel, mais qui portent aussi sur des questions plus vastes. Ainsi, l’histoire dépasse le fait divers pour aller vers quelque chose de plus ample, de plus poétique, plus mythologique. On a beaucoup parlé avec Marianne Ségol [dramaturge, traductrice et collaboratrice artistique] de notre besoin de mythologie dans un monde désenchanté. Il y a deux ans, lorsqu’on réfléchissait à notre projet suivant, je lui ai présenté le dossier d’archives que j’avais constitué, composé de coupures de presse. On a identifié ensemble que Piano Man pouvait être une histoire très intéressante, qui témoigne de notre besoin de mythologie à travers des faits divers et des tabloïds. 
Cependant, Piano Man raconte aussi un type d'enquête plus personnelle, celle d'un artiste qui cherche à s'identifier avec des personnages réels.

Quand tu as lu cette anecdote, ton projet était d’en réaliser un film. Comment as-tu glissé de l'envie de film à celle de théâtre? 
Il m’a semblé que pour réaliser un film documentaire autour de cette histoire, j'avais vraiment besoin d’accéder à la parole de cet homme, «Piano Man». Le théâtre est devenu une solution à ce dilemme, car il me permettait de créer un spectacle autour de son absence. J’ai interviewé les différentes personnes proches de lui à l'époque, comme le prêtre de l’hôpital qui avait joué du piano avec lui et l’assistant social qui l’a accompagné lors de son séjour à l’hôpital. 
J'étais allé en Angleterre en janvier 2025 pour interviewer les personnes frappées et touchées par cette histoire à l'époque, dans une perspective plutôt professionnelle, à travers leurs fonctions à l'hôpital. Moi, j'avais la perspective extérieure de quelqu'un qui s’était fortement identifié à cette histoire telle qu’elle avait été déployée dans les médias. Et j’ai essayé de faire le portrait d’une personne absente.

Tu accordes une place prépondérante au travail documentaire dans la création, comme tu disais. Dans ton enquête, tu cherches à dénouer les fils d'une affaire non résolue, d’un cold case. Est-ce que tu peux revenir sur le rôle du mystère dans ton processus créatif? 
Quand on est confronté au mystère, on a envie d’en trouver la solution. Ce fonctionnement de notre cerveau explique notre intérêt pour les polars, notamment : avoir une énigme à résoudre. 
Or, trouver les solutions, des résolutions, peut aussi mener à une déception. C’est ce qui rend intéressante toute recherche. À la fin, je ne suis pas certain que le fait de rencontrer le vrai «Piano Man» et d’avoir les vraies réponses à toutes nos questions puisse vraiment nourrir l'histoire. Finalement, c'est peut-être plus beau que le mystère reste un mystère.
En tout cas, dans mon processus créatif et de recherche, je suis comme un détective. Mais c’est une recherche qui a également été menée collectivement pour le personnage. Par exemple, à l’époque, le travailleur social a mené de nombreuses enquêtes pour accéder à la vérité de cet homme. Il a fait appel à des interlocuteurs parlant différentes langues, pour dévoiler son identité et ses origines et le faire parler.

Tes propos sur l’identité me font penser à L’Aventure invisible, où tu confrontais la destinée de Jérôme Hamon avec l'œuvre de Claude Cahun et tu réfléchissais, en particulier, au rôle des masques. Penses-tu que l'identité se révèle infine à travers tous les masques portés? 
Oui, bien sûr, je crois que tout le monde porte de nombreux masques qui changent en fonction de la situation. Il y a toujours des masques derrière les masques, comme le dit Claude Cahun. 
La question de l'identité m'a beaucoup travaillé dans ma vie et dans ma carrière, notamment en tant que personne queer. C'est quelque chose qui se questionne tout le temps, l'identité, notre place dans la société… C'est quoi être un homme? C'est quoi être un homme gay? 
Ces questionnements ont traversé la Trilogie des identités et ils se poursuivent, bien sûr, dans Piano Man. Cette histoire est celle d’une personne qui perd son identité à cause d’une amnésie, quelqu’un qui se trouve forcé à se réinventer pour retrouver sa propre identité. Et qui doit aussi faire des choix. Va-t-il devenir la même personne qu'avant? Va-t-il trouver une porte ouverte dans la construction de son identité?

Pourrait-on dire que son identité s’est trouvée définie de l’extérieur : par les travailleurs sociaux, par les prêtres, et par vous, les artistes? 
Exactement, c’est ce qui est intéressant avec «Piano Man». Il est devenu une page blanche où chacun·e pouvait projeter ses propres désirs ou ses imaginations. C’est d’ailleurs ce qui a nourri l’abondance du traitement médiatique. 
Tout le monde était fasciné par cet homme mystérieux, qui pouvait être personne et tout le monde en même temps. Il y a eu de multiples théories pour donner sens à cette histoire. À l’époque, il y a même une ligne téléphonique qui avait été créée pour recevoir des appels de personnes qui croyaient qu’il s’agissait de leur proche disparu, réapparu après des années. D’autres théories soutenaient qu’il s’agissait d’un musicien d’orchestre disparu. 
Avec Marianne, nous avons décrit cet homme comme un témoin silencieux et généreux de notre monde, une sorte d’extraterrestre qui était apparu, un jour, dans la mer. Il a commencé à regarder le monde, notre culture, notre comportement. C'est quelque chose qui nourrit mon imagination et mon écriture : comment est-ce que nous nous rapprochons de quelqu'un qui vient de nulle part et qui n'est personne? 
Je jouais avec l'idée que, peut-être, les gens étaient venus lui parler parce qu'il était devenu presque un écouteur magique de nos problèmes et de nos histoires. Quand il a finalement parlé et retrouvé ses souvenirs, quatre mois plus tard, il s'est rendu compte qu'il était un jeune gay de Bavière. Quand la nouvelle est apparue, je crois qu'il y a eu beaucoup de gens un peu déçus, parce que le grand mystère était devenu assez ordinaire. 
En fait, c'était juste un jeune homme qui était un peu perdu dans sa vie, qui n'était pas très bien. Il voulait se tuer, essayer de se suicider. C'était une histoire ordinaire et reconnaissable, mais avec une touche de magie.

Comment interprètes-tu la déception des gens? 
Je crois qu’elle est liée au fait que le mystère n'était plus là, une fois la vérité dévoilée. Dans Piano Man, je développe l’idée que cette déception était liée à la manière dont les tabloïds britanniques ont présenté le fait qu'il était «juste» un jeune homme gay, qui voulait faire un peu de théâtre et attirer l’attention. Les médias ont été très méchants… Je crois que l’homophobie a joué un rôle dans cette déception.
Mon obsession à moi, c’est le nouveau mystère qui apparaît après le retour de Piano Man. Pourquoi a-t-il choisi de retourner dans une famille qui l’a rejeté? Il pouvait se libérer et faire autre chose… Est-ce qu'il a retrouvé un type de coexistence avec sa famille homophobe qu'il a essayé de fuir? Ou bien a-t-il fait tout autre chose? Pour moi, cette contradiction a donné lieu à un autre mystère, celui d’une histoire d'arrivée inversée, de retour à la case départ. 
On attend des hommes gays et des personnes queer en général qu’elles s’éloignent de leur origine, qu’elles s’en libèrent pour trouver la liberté. Mais comment peut-on retourner à la maison et retrouver les liens?

Jean-Louis Fernandez

Est-ce que tu peux nous décrire tes méthodes de travail? 
Depuis quelques années, je mène des recherches autour d'un thème qui m'intéresse et j’écris. Je commence par un travail journalistique à partir d’une base de récits documentaires et d’interviews. En tant que dramaturge, Marianne est très présente pendant le processus d'écriture pour lire les différentes versions, faire des commentaires et traduire les textes en français. 
Ensuite, on échange autour de la transposition au théâtre. On commence par l’enregistrement des voix d’acteurs professionnels, pour composer un script sonore qui sonne dans les oreillettes des personnes qui performent au plateau. Donc, il y a tout un travail avec les interviews : écriture, traduction, enregistrement, montage et finalement, des répétitions avec les acteur·rices au plateau. 
Pour Piano Man, Lola Diane [casting] a organisé un casting pour trouver des gens qui n’étaient pas forcément des acteurs professionnels et qui pourraient ressembler aux gens que j’ai rencontrés en Angleterre. Donc, on a un mélange d’acteurs professionnels et non professionnels. 
C’est un travail de théâtre documentaire décalé, parce que même si le matériel de base est composé d’interviews et de recherches, l’écriture est nourrie par la fiction et l'imagination. Et finalement, on a décidé de ne pas avoir de piano sur le plateau!

Quelles sont les œuvres artistiques qui t'accompagnent dans la vie et celles qui t'ont particulièrement soutenu dans la création de Piano Man?
C'est une grande question. J'ai l'impression qu'il y a beaucoup de références différentes qui ont nourri Piano Man
Ce qui est intéressant, avec cette création, c'est que c'est la première fois que j'ai mis un personnage très proche de moi au plateau. Il joue un réalisateur de cinéma documentaire qui montre son archive d'inspirations, d'articles, des œuvres d’art… Il y a, en effet, beaucoup de références à des œuvres qui m'inspirent. Pour Piano Man, par exemple, c’est l’artiste néerlandais et conceptuel des années 1970 qui m’inspire, Bas Jan Ader. 
Il n’a pas beaucoup créé dans sa vie, mais il a une œuvre fascinante qui s'appelle In Search of the Miraculous [À la recherche du miraculeux]. Seul, il a tenté de traverser l’Atlantique dans un bateau à voile. Une très belle photo a été prise au moment où il partait avec son bateau. C’était sa dernière photo, parce qu'il a disparu pendant ce voyage. Sa performance était donc inachevée, elle était devenue un mystère, une œuvre culte dans le monde de l’art. Il y a même des rumeurs qui disent que peut-être il reviendra un jour… Je trouve qu’il y a un lien entre l’histoire de «Piano Man» et la disparition de Bas Jan Ander. Dans la pièce, je fais référence à cet artiste. J’aime aussi beaucoup les films de Pedro Almodovar, l’œuvre artistique de Sophie Calle et la musique de Nina Simone. Ce sont des sources inépuisables d’inspiration. 

Propos recueillis par Najate Zouggari, TnS — le 10 novembre 2025