«Retenir un moment et lui donner son éternité»

Entretien avec Caroline Arrouas
JEAN-LOUIS FERNANDEZ
 

La tentative de nommer : déjà un accomplissement
Beaucoup de gens connaissent Kafka, même sans avoir lu ses textes. Pendant des années, j’ai été plus attirée par son journal et ses lettres que par ses fictions, ses romans ou ses nouvelles, même si elles sont toutes merveilleuses et puissantes. Kafka est quelqu’un qui a envoyé énormément de lettres, tout au long de sa vie, à ses compagnes, à ses amis, à sa sœur préférée, aux autres sœurs aussi, à ses parents… Il essaye d’y nommer ses sensations et ses observations avec acuité, en démontrant une grande capacité pour décrire des phénomènes, des relations, des inquiétudes, des angoisses, de l'espoir aussi. Pour moi, cette tentative de nommer, de décrire certains tourments, c’est déjà une espèce d'accomplissement. Kafka fait le pari de la confiance, partageant sa vulnérabilité, il fait exister la possibilité que la personne d’en face reçoive et comprenne ses textes, dans une espèce d'ouverture et de mise à disposition de soi à l'autre.

Une parole vraie d'être à être
C’est la dualité qui me fascine aussi chez lui. Dans la pop culture, quand on voit des photos qui le représentent, reproduites sur des t-shirts, on a une image de lui comme quelqu’un d’extrêmement mystérieux et très sombre. Or, il ne cesse d'essayer de rendre compte de ce qu'il est, non par orgueil ou par amour propre, mais par souci de curiosité pour l'humain. D'ailleurs, il dit que l'art, et plus particulièrement la littérature, c’est la tentative d'une parole vraie d'être à être.
J’ai le sentiment que si Kafka devait avoir une seule croyance ce serait : quoi qu'il arrive, il faut tenter de trouver les mots. Rien ne m’assure d’accéder à l'autre et de susciter chez lui la même volonté d'accéder à moi. Mais il faut le tenter. J’ai une grande fascination pour sa vie intime, parce qu'il en fait un objet d'observation. Ce n'est pas quelque chose de distinct du reste chez lui, puisque dans ses carnets on voit des glissements permanents entre fragments. Il peut écrire des constats du jour, ensuite, sans transition, un rêve, une ébauche de lettres, le fragment d'une nouvelle… Il a été constamment tourmenté par l’impression de devoir choisir entre vie et littérature, par sa difficulté à écrire et le besoin vital qu’il éprouvait pour l'écriture. La vie tourmentée d’un homme qui se demandait à chaque instant comment vivre.

La question de l’empêchement
Après le bac, son projet de partir faire des études à Munich a échoué. Ensuite, suivant les conseils de son ami Max Brod, il a eu le projet de rejoindre Berlin, parce que la vie littéraire y était plus fournie et les maisons d'édition plus accessibles. Au moment où ce projet commence à se concrétiser, la guerre arrive.
Évidemment, toute la question tourne autour de qui a empêché quoi. Est-ce que c'est lui-même qui s'est empêché tout seul, comme la légende le laisse penser souvent ? En réalité, tout est beaucoup plus circonstanciel que cela. C’est un faisceau de choses. Quoiqu'il en soit, on ne peut pas dire qu'il a passé sa vie caché sous son bureau. Elle a été marquée par le désir récurrent et en même temps terrifiant de partir, de quitter son emploi. Mais comme il le dit : « Moi, je ne suis pas comme tous les autres.
Pour sortir de chez eux, certains doivent juste s'habiller, mais moi, c'est comme si je devais
coudre les vêtements, fabriquer mes chaussures, et seulement après je pourrai sortir. Une fois sorti, tout se défait aussitôt ».

Dora, « la plus folle obsession » 
À quarante ans, à la toute fin de sa vie, il rencontre au bord d'une plage une jeune femme, Dora Diamant. Ce qui m'a sauté aux yeux dans cette rencontre, c'est la rapidité avec laquelle Kafka a pris pour la première fois la décision de partir, de quitter sa maison, pour vivre avec une femme à Berlin. À ce moment-là, il était très malade et maigre, atteint de tuberculose depuis des années. Déménager à Berlin supposait d'arrêter une partie des traitements, notamment les séjours en sanatorium qui étaient devenus nécessaires pour maintenir à peu près son état.
La rencontre avec Dora l’a poussé à tout quitter. Il prévient ses parents de son départ peu de temps avant, pour qu'ils ne puissent pas l'en dissuader. Dans certaines lettres, il décrit cette décision comme « la plus folle de [sa] vie », ou « d’une audace folle, comparable seulement, en feuilletant l’histoire du passé, à la campagne en Russie de Napoléon ». Une comparaison qui ne manque pas d'humour vu l'échec qu'a été la campagne de Russie.

Une vie commune troublée par la crise et la maladie
C’est ainsi qu’en septembre 1923, très malade, Kafka arrive à Berlin et commence une vie avec Dora. À cette époque, Berlin subissait la grande inflation, dont on connaît encore quelques images : les gens allaient acheter leur pain avec des brouettes de billets, l’augmentation des loyers était galopante… Dans ses lettres, Kafka décrit ce quotidien. Très vite, son état de santé s'aggrave et en dépit de la rente qu'il perçoit Dora et lui ont très peu d'argent pour vivre.
Par ailleurs, Kafka ne voulait pas que ses parents se rendent compte de leur situation, et encore moins leur demander de l'aide. Une espèce de secret entoure ces quelques mois.
Finalement, l’état de santé dégradé et leur situation financière précaire obligent Dora à appeler les parents de Franz pour demander leur aide. Alertés, ils envoient un émissaire, l'oncle de Franz, pour voir son état. Il le transfère tout de suite dans un sanatorium en dehors de Vienne, où il pasera la dernière partie de sa vie, avec Dora à ses côtés.

JEAN-LOUIS FERNANDEZ

S’ouvrir à l’amour
Pour moi, le point de bascule pour ce spectacle, c'est le choix risqué, l’audace folle, opéré par Franz de partir à Berlin en risquant sa vie, en suivant cet élan qui le lie à Dora. Tous ceux qui ont témoigné ensuite (Max Brod, son meilleur ami, Ottla sa sœur) ont dit que cette période a été la plus belle de sa vie. Et s'il n'avait pas couru ce risque ? Et ces quelques années de sursis qu'il aurait gagnées, de sanatorium en sanatorium, qu’auraient-elles été ? Je me pose la question de ce qu’on décide dans ces moments de croisement.
Kafka a fait le choix de s’ouvrir à une réalité à laquelle il n'avait jamais réussi à s'ouvrir auparavant, l’amour, dans tous ses aspects. La sexualité est une grande question dans la vie de Kafka, mais c’est aussi un point compliqué. Il y a un grand mystère autour de ce couple, mais on suppose qu’ils ont eu une sexualité.

Lettres disparues
Après la mort de Kafka, son ami Max Brod a voulu rassembler tout ce qu’il avait écrit. Dora a menti, soutenant qu'elle n'avait rien, alors qu'elle possédait des carnets et des lettres de Franz. Et puis en 1935, la Gestapo a tout pris chez elle. Elle l’a raconté des années après. Dans les années 1950, elle a écrit un début de mémoire où elle raconte cet épisode avec beaucoup de culpabilité. Ce sont des lettres qui ont pour l'instant disparu, cherchées encore par des gens dans les archives inexplorées de la Gestapo.
On pourrait potentiellement les retrouver, mais il y a tout de même cinquante millions d'archives et de documents qui n’ont pas encore été élucidés ! Cela tiendrait de l’ordre du miracle !

Les derniers textes de Kafka
Dans la dernière période de sa vie, Kafka a énormément écrit, notamment des grands textes comme la nouvelle Le Terrier ou Un artiste de la faim, qu’il a corrigés jusqu'à la veille de sa mort. Il a réussi à écrire, même en habitant avec quelqu’un dans un petit espace. C’est le moment où son fantasme de vivre seul dans une cave ne le tient plus. Son fantasme de l’acte créatif se transforme au contact de cet amour. Et cette transformation m'intéresse beaucoup. 

JEAN-LOUIS FERNANDEZ

Vies de Dora
Par ailleurs, il se trouve que Dora a eu un parcours de vie incroyable et tragique aussi, parce qu'elle a été une éternelle émigrée. Où qu'elle allait, on lui renvoyait de l'hostilité, une façon de lui dire qu’elle n’était pas à sa place. D’abord, dans les années 1920, elle avait fui son village en Pologne pour devenir comédienne à Berlin, fuyant ainsi un mariage forcé organisé par son père, un Juif très orthodoxe. Après la mort de Kafka, elle a rencontré un militant communiste et metteur en scène de théâtre, Ludwig Lask, et a commencé à travailler en tant qu’actrice.
Avec la montée du nazisme, le couple fuit en URSS, espérant un asile politique. Mais son compagnon est envoyé au goulag, lors des purges de Staline, tandis qu’elle fuit d’abord en Allemagne puis, in extremis en Angleterre. Là-bas, on la considère, dans un premier temps, comme Allemande et non comme Juive, donc elle a été internée... Malgré tout, elle porte une espèce de pulsion de vie, et c'est ce que je voulais retenir dans ce moment de la rencontre avec Franz : ce quelque chose en nous qui veut vivre et qui s'exprime plus ou moins tôt, plus ou moins tard. Et qui est, je pense, assez proche de la création.
Aussi, même si je me suis beaucoup documentée et que j’ai effectué un travail d’enquête qui m’a passionnée, c’est ma vision de Franz et ma vision de Dora. Aux côtés de Kafka, on a tous l'impression d’être celui ou celle qui le connait le mieux, d’être celui ou celle à qui Kafka parle directement.

Mon Kafka
Pour moi, Kafka nous donne accès à cet élan en nous qui veut vivre. Je pense également qu’il y a beaucoup d'a priori sur son œuvre, comme le fait qu’elle soit sombre et noire, représentation d’une société totalitaire, où l'individu se sent écrasé. Peut-être faut-il entrer dans son œuvre par les lettres, pour avoir accès à Kafka. C'est beau de voir à l'intérieur de ces textes comment il trace son chemin d'humour, son chemin d'imprévus ou encore d'étonnement dans son style.
Je pense que si on lisait un de ses textes sans savoir que c'est de lui, on ne serait pas capable de dater l'écriture du texte. Ils sont hors du temps. Même dans sa façon de regarder la société et son fonctionnement, il y a une grande lucidité et une grande empathie pour la vulnérabilité humaine. Pour moi, cette vision est très politique. Il se place à un endroit qui est extrêmement transgressif, dans sa manière de voir tout le temps chez l'autre sa faille, non pas pour l'écraser, mais pour être
en empathie avec lui. Ça me touche beaucoup. Je pense que le théâtre et l'incarnation servent à rendre sensible ce qui intellectuellement peut nous paraître illogique et qui ne nous touche pas. L'accès à l'étranger, l'accès à la personne bizarre, différente, mal adaptée, gauche, étrangère.

JEAN-LOUIS FERNANDEZ

Le klezmer : musique de mariage, musique de vie 
Dans cette histoire de Franz et de Dora que je compose, il y a une grande place pour la musique klezmer : d’abord, parce que j'avais besoin de ramener un univers où Dora, ne serait pas seulement, comme certains peuvent le penser, l'infirmière de Franz. Cette hypothèse ne m'intéresse pas du tout et est tout à fait fausse à mon sens. Et l’univers de Dora, c’est la culture yiddish. À cette époque-là, dans les familles juives orientales la musique klezmer était la musique du shtetl, elle faisait partie intégrante du quotidien, et surtout, des mariages. C'est confirmé biographiquement que Kafka a demandé Dora en mariage peu de temps avant de mourir, comme dans un élan,
une pulsion de vie…

Je me dis que l'humain est quand même très surprenant. Sachant qu’il va mourir, que choisit-il de faire ? Pourquoi veut-il se marier ? Cela me pousse à m’interroger sur notre besoin de rituels : pourquoi a-t-on besoin de rituels ? Comme je fais du théâtre, le rituel, pour moi, est omniprésent. Je suis fascinée par cette tentative de retenir un moment et de lui donner son éternité. La question du mariage étant posée, Dora et Franz n'ont pas pu se marier parce que le père de Dora a refusé.
Mon projet, c'est de leur rendre leur mariage. Et pour leur rendre ce mariage, il fallait de la musique !

JEAN-LOUIS FERNANDEZ

Traditionnellement, chez les Juifs orientaux, la musique de mariage, c'est la musique klezmer. C’est une musique qui ponctue la soirée de mariage d’une façon extrêmement fictionnée. Le premier morceau, qui est très triste, est pour la mariée. On va dire « Mariée, pauvre mariée, tu pensais que la vie était dure avant mais ça va être pire, c'est très dur ». C'est un moment qui permet à tout le monde de pleurer pour après, tranquillement, construire une dramaturgie.
Dans le mariage juif, il y a un concept que je trouve incroyable, une mitzvah (prescription) pour « être heureux le jour du mariage » et « ne pas avoir le droit d'être malheureux ». Il y a une espèce d'injonction à la joie qui peut sembler complètement contre-productive ou paradoxale, parce qu'on ne peut pas se forcer à être heureux. La présence de cette musique, assez répétitive et entraînante, qui ne s’arrête pas, c’est une manière de se dire « Danse, et puis tu verras. Au fur et à mesure, plus tu danseras, plus la joie va arriver ». Mais déjà, il faut se motiver à danser. La musique klezmer est très importante, car elle fait entrer les gens dans un état émotionnel particulier.
J’ai l’impression que dans les moments de grand abattement ou de grande crise, la musique klezmer vient transformer quelque chose en moi. C'est chimique. Il y a quelque chose dans le rythme, la répétition et la gamme chromatique — que je retrouve aussi dans la gamme orientale — qui s'adresse plus vite au corps que la gamme classique européenne, et qui peut transformer même les gens qui n'ont pas de lien historique ou familial avec cette culture. Quand on analyse la musique klezmer, c’est très organique et vivant comme jeu. Il y a plein d’ornements musicaux, comme les krekhts, cette annotation pour clarinette, pour imiter presque le son d’un corbeau. D'ailleurs, dans les sociétés de l’époque, les musiciens klezmer étaient à la marge de la société, mais ils étaient nécessaires. Il y a un dicton qui dit : « Un musicien klezmer ne doit pas épouser ta fille, mais il faut qu’il soit présent à son mariage ! »

C'est une musique qui a failli disparaître avec les pogroms et la Shoah. Ce n’est que dans les années 1970 qu’elle a été redécouverte par la génération des enfants et petits-enfants des survivants.
Pour ma part, je suis très touchée par cette musique qui a failli disparaître, mais qui s’accroche, qui est toujours là.

Propos recueillis par Najate Zouggari, TnS – le 23 octobre 2025