« La délicatesse comme contrepoids à la violence qui nous entoure » - Entretien avec Maxence Vandevelde
Quelles sont tes intuitions de départ pour KO Brouillard ?
KO Brouillard arrive dans la continuité de Lucarne Année #1, notamment par rapport à mes recherches autour de la question de la représentation de la beauté et du choc émotionnel au plateau. Ce qui me questionne, pour cette création, c’est l’absence. D'où le titre : KO Brouillard. Pour le dire simplement, KO Brouillard est en lien avec une histoire plus privée et personnelle, en dehors du cadre créatif. Ce que je cherche, c'est qu'on ressente, sur le plateau, une émotion de cet ordre-là, qui est à la fois KO, à la fois brouillard, mais qui est aussi quelque chose d'extrêmement poétique.
Je vois la continuité avec ta précédente création. Tu travailles aussi avec les mêmes actrices. Peux-tu nous en dire plus ?
Pour Lucarne Année #1, il y avait un groupe d'une quinzaine d’acteur·rices au plateau. Dans KO Brouillard, après des longues réflexions, l'idée de continuer avec un effectif réduit au plateau s’est dessinée progressivement. Il y a eu l'envie, en effet, de continuer à travailler avec des femmes et une personne non-binaire, parce que c'est de cette manière que le groupe d’habitant.es s'est constitué. Je trouvais que porter et continuer à porter cette parole-là était plus qu'important. Elle requestionnait aussi ma place en tant qu'homme cisgenre. Je voulais me laisser traverser et déplacer par ça, être très à l'écoute.
Donc, j'ai essayé de constituer un groupe qui me semblait pouvoir se soutenir, qui allait entrer dans un processus de travail un peu plus poussé que l'année dernière, sachant que j’ai fait le pari qu'il n'y ait que ces actrices-là au plateau. C’est mon engagement en tant que metteur en scène. Je souhaite que, dans les Galas, on puisse voir ces habitant·es, ces Strasbourgeois·es, prendre le plateau.
Du coup, j'ai senti qu'en mettant en place ce groupe-là, ça pouvait matcher, ça pouvait marcher. Et ça permettait aussi de voir une chose assez belle, des cultures très différentes qui cohabitent au plateau. C’était un bon point de départ pour KO Brouillard.
L’un des points de départ de ta création était la nouvelle La Mort de la phalène de Virginia Woolf. Est-ce que ce texte joue encore un rôle ? Comment les actrices l’ont-elles raconté ?
L’autrice Virginia Woolf était déjà très présente l'année dernière, avec Les Vagues. Je suis vraiment entré dans cette littérature que je ne connaissais pas et je me suis laissé imprégner par son écriture. J’ai donc lu La Mort de la phalène, une nouvelle absolument sublime, avant tout une description de paysages par une personne qui regarde à travers une fenêtre. Sur cette fenêtre, il y a le fameux ballet de la phalène, ce papillon qui est en train de mourir. Ce qui me frappe, c’est l'absence des êtres humains à l'intérieur de la description. Pour moi, cette nouvelle crée quelque chose d'éminemment humain, dans cette persistance de la nature à continuer de vivre, tandis que la phalène atteint la fin de sa vie. Je trouvais que ce geste faisait un très bel écho avec le travail de l’année dernière.
Au plateau, elles les discutent aussi de leurs interprétations du texte et leur désaccord crée un décalage très intéressant qui permet d’attirer notre attention à chacune des paroles intimes des interprètes, d’avoir accès à une intériorité extérieur à la scène.
Selon toi, quelle est la nécessité de rendre visible cet espace intime ?
C'est de la pure poésie. C’est une manière de reconnaître des zones et temps de parole qu’on ne trouve que rarement présentes sur un plateau. Des femmes, entre elles, en train de discuter. Je trouve que ces espaces ont longtemps été invisibilisés, par désintérêt et parce qu’ils n’étaient pas jugés dignes d’être montrés. Ces moments de fragilité et délicatesse entre femmes se sont construits à l’écart, cherchant des espaces pour parler librement. Rendre visible cet espace, ce n’est pas le dévoiler, mais affirmer qu’il existe et vit sans le regard dominant. En tant qu’homme cisgenre, je dois faire place à ce qui résiste. Je dois me laisser traverser, je n’ai aucune certitude. Je ne veux pas être pétri de certitude, je veux être pétri de fragilité. C'est mon travail de metteur en scène.
Concernant la collaboration avec Maria Laurent [musique] qui se poursuit cette année, quel paysage sonore vous essayez de créer ensemble pour KO Brouillard ?
Maria est une rencontre importante. Évidemment, on va continuer à travailler ensemble
encore après KO Brouillard. Il y a une compréhension qui se passe sans qu’on ait le besoin de se parler. Ça transpire. On échange beaucoup en amont, mais c’est presque comme une commande d’oeuvre musicale ou d’un album. C’est très particulier, parce que pendant la pièce, le son est présent en permanence. Maria travaille sur sa structuration, pour lui donner un point de départ et un point d’arrivée.
Et quel paysage visuel se dessine dans cette ambiance sonore ?
La première image est très métaphorique : un mur de son et de lumière seule dans un espace. Immobile, il compose l’inventaire de ce qu’il peut voir dans ce paysage, de ce qu’il perçoit dans l’impossibilité de se déplacer. Un bout de ce mur se décroche et tombe en silence. Maryam [actrice] entre avec un bout de pierre dans les mains et cette pierre va bouger. C’est une manière de questionner le mouvement, la chute, le silence, le choc émotionnel, l’invisibilité. Parfois, on choisit d’être invisible, de se rendre invisible au monde; parfois, on ne fait pas ce choix.
La pierre qui tombe représente la violence de l’invisibilisation, les chocs qui traversent la vie des femmes. C’est dans cet endroit de friction que je cherche.
J’aimerais que cette image se termine par une installation des pierres tombées de la main d’une femme.
À quelles peintures penses-tu pour ce travail autour de la lumière ?
Je suis touchée par la peinture flamande, dans la façon dont la lumière vient éclairer un endroit spécifique qui crée un focus. Alors, il n’y a qu’à suivre le faisceau de la lumière pour comprendre où on doit regarder dans le tableau. La lumière suppose de regarder à un autre endroit : la bougie, la main posée autour de la bougie...
Dans KO Brouillard, il y a beaucoup de zones de recherche. L’un des postulats de départ, c’était un univers extrêmement fort, créé lors d’une semaine de recherche purement technique, pour pouvoir le proposer à ces sept actrices et compositrice.
Donc, tu as posé la toile du peintre ?
La première semaine, on a fait que de l’expérimentation technique, lumière, son, scénographie, pour comprendre l’espace et pour pouvoir leur proposer une toile, en effet. La chose la plus émouvante pour moi, c’est que les ateliers confectionnent des costumes pour des Strasbourgeois·es, pas seulement pour les actrices professionnelles. Le projet dépasse le pur cadre de la confection. C’est aussi comment on fabrique aujourd’hui, et comment à nos échelles on peut bouger tout le monde.
J’ai l’impression qu'avec l'équipe, vous requestionnez ensemble la frontière entre le plateau et la vie.
Complètement, elles se sentent totalement interprètes et responsables de cette œuvre. Ce projet a occupé et questionné énormément ma vie et mon rapport au théâtre ces dernières années. On vit sur des projets de théâtre, mais dans la création théâtrale, il y a un temps prescrit. C’est très joyeux, et en même temps, il y a toujours une forme de tristesse. Ces micro-deuils, on les connaît. Le théâtre qu’on propose est essentiel. Peut-être que notre œuvre n’est pas essentielle, mais notre façon de travailler devient essentielle pour nous toutes et tous.
Comment décrirais-tu l'énergie entre les actrices ?
Elles m’impressionnent énormément. Évidemment, le travail que je fais n'est pas simple parce qu'il n'y a pas d'écriture à la base. Même si là, j'écris, même si là, j'essaie de mettre sur papier des choses... Pour elles, ce travail leur demande d'arriver et d'être dans une grande disponibilité, et possiblement aussi dans cette acceptation de la perdition. On a aussi des rituels. Il y a toujours ce rituel de la danse, d'un échauffement ensemble, de quelque chose qui met dans une forme de transe. Ou un outil qui leur permet de se connecter les unes aux autres et de pouvoir entamer le travail.
Ce sont des points qui sont communs avec Lucarne Année #1. Il y avait cette idée de chercher une note collective, et qu'à partir de là, on pouvait rentrer dans le travail et dans cette recherche si particulière. C'est un univers et une scénographie presque mentale, comme si on rentrait à l'intérieur d'un monde qui n'est pas vraiment réaliste, qui est très sensible.
Suivant ta métaphore de la note collective, cherches-tu plutôt l'harmonie ou la dissonance ?
Entre les actrices, je cherche l'harmonie. Cependant, je cherche à ce que l'univers frotte très fort avec cette harmonie. Le décalage entre la force des sept artistes au plateau et les zones parfois sombres et rugueuses qu’on traverse est extrêmement beau. J’aime ce frottement dans le théâtre, c’est ce qui le rend vivant.
Propos recueillis par Najate Zouggari, TnS — le 16 janvier 2026