« La même communion, la même attente » - Entretien avec Hatice Özer
il se jouait autre chose qu’un simple concert, quelque chose de l’ordre du bouleversement intime.” Hatice Özer
Entre les 13 et 15 novembre 1967, Oum Kalthoum, la plus grande cantatrice du monde arabe, donne deux concerts mythiques à l’Olympia, à Paris. Pourquoi as-tu précisément choisi ce point de départ ?
Ce moment m'a semblé important dans sa carrière, parce que c'est le seul où elle est sortie du monde arabe pour donner un concert en dehors du monde arabe. Elle vient à Paris, sur la demande du directeur de l'Olympia, qui est allé la voir avant, en Égypte. Il n’était pas certain qu’elle viendrait, ni qu’elle déplacerait les foules. Il pensait que le concert n’allait attirer que les travailleurs immigrés du Maghreb. Jusqu’au dernier moment, un mystère flotte sur la venue d’Oum Kalthoum. Pour dissiper le doute, elle fait une annonce à la télévision et à la radio, confirmant qu’elle donnera bien un concert à Paris, dans trois jours ! Tous les billets partent en deux heures, sachant qu’il n’y a pas d’internet à l’époque ! L’engouement massif ne provient que du bouche-à-oreille.
Et l’ambiance, dans la salle ?
Elle est tendue. Le contexte est difficile, peu après la guerre des Six jours et la défaite arabe. Dans la salle, des Juifs maghrébins côtoient des Musulmans. Côté organisation, on craint les débordements et la police n’est pas loin, prête à intervenir. Mais le pouvoir de la musique d’Oum Kalthoum, c’est de faire pleurer tout le monde, indépendamment de son identité ou de sa religion.
La communion semble aussi transcender les classes sociales…
Oui, c’est un des rares endroits, sinon le seul, où les travailleurs immigrés côtoient des princes, des émirs,… C’est en effet la même communion, et surtout, la même attente. On raconte qu’il y avait une queue d’un kilomètre devant la salle et qu’un prince désespéré, n’en pouvant plus d’attendre, a sorti un pistolet ! Il a obtenu de l’hôtesse d’accueil le privilège de s’asseoir sur un tabouret. Et puis, il y avait aussi des vedettes de la variété française. En tout cas, il se jouait autre chose qu’un simple concert cette nuit-là, quelque chose de l’ordre du bouleversement intime. C’est aussi la découverte, pour le public français, de la musique arabe, du fait que, dans la musique arabe, une chanson peut durer une heure et demie. Il y a une grande place donnée à ces moments qui précèdent le début de la chanson.
Tu as souligné aussi une singularité assez belle de la musique d’Oum Kalthoum, c’est le fait qu’elle fait partie de la vie quotidienne des Arabes. Est-ce que tu peux revenir là-dessus ?
Écoute, moi, je trouve ça trop beau … Ce que cette musique a réussi à faire, c’est vraiment à pénétrer le quotidien des gens, tout en étant très exigeante, très savante. C'est comme si un opéra faisait partie du quotidien : radios, taxis, restaurants… Une différence fondamentale avec les orchestres de musique occidentale ou européenne, c'est que les instrumentistes jouent exactement la même note en même temps et cela produit un effet de communion incroyable, renforcé par la répétition du motif qui prend aussi appui sur des textes d’une grande puissance poétique. Ce qui est très fort, chez Oum Kalthoum, c’est qu’elle a éduqué son public. Elle leur disait des choses du genre : je n’aime pas lorsque vous chantez en même temps que moi. Elle a popularisé une nouvelle forme d’écoute. À ses débuts, avant chaque concert, il y avait même un comédien engagé par sa famille pour préparer l’écoute, tenir l’attention. Elle répète un motif, et c’est comme une vague, elle arrive, elle monte… Si Oum Kalthoum estime que le public n’est pas prêt, elle attend. Il y a vraiment un rapport particulier au temps. Tu viens à son concert, et tu ne sais pas combien de temps il va durer. C’est très instinctif. Ils sont quarante musiciens, et sans partitions, ils répètent pendant un an chaque morceau. Elle n’écrivait ni les paroles, ni la musique, mais elle insérait des variations pendant l’interprétation. C’était de la composition en direct, pas juste de l’improvisation, mais vraiment de la composition, à partir des maqâmât [pluriel de maqam — مقام qui désigne en arabe le
lieu sur lequel on établit quelque chose, ici un système musical général, permettant de nombreuses variations mélodiques].
Ce que j’aime particulièrement chez Oum Kalthoum, c’est qu’elle vient du monde rural, d’une famille de paysans et qu’elle a soif d’apprendre. Elle a travaillé sa voix à partir de son apprentissage du Coran puis elle a fait son éducation par elle-même, en lisant beaucoup. Cette soif d’apprendre ne la quitte pas quand elle compose sur le plateau.
C’est vrai que, dans mon jeu d’actrice en particulier, je ne fais pas semblant d’être là et je n’oublie jamais que je suis dans la salle. Je suis bien présente. On part dans la fiction, on y rentre, on en ressort… Mais on est toujours là dans la salle, ici et maintenant. À chaque début de spectacle, j’aime parler aux gens. Ne pas jouer en me racontant que je joue. Avant d’entrer dans la fiction, j’ai vraiment besoin d’attraper la salle, de regarder les personnes.
Est-ce que, d’une certaine façon, on pourrait dire que tu t’inspires de sa façon de travailler pour En attendant Oum Kalthoum ?
C’est vrai que, dans mon jeu d’actrice en particulier, je ne fais pas semblant d’être là et je n’oublie jamais que je suis dans la salle. Je suis bien présente. On part dans la fiction, on y rentre, on en ressort… Mais on est toujours là dans la salle, ici et maintenant. À chaque début de spectacle, j’aime parler aux gens. Ne pas jouer en me racontant que je joue. Avant d’entrer dans la fiction, j’ai vraiment besoin d’attraper la salle, de regarder les personnes.
Ton spectacle s’inscrit dans les Galas du TnS qui impliquent les habitants et les habitantes dans la démarche artistique, mais aussi une dimension assumée comme festive. Est-ce que cela entre en résonance avec ta création ?
Oui, bien sûr, il y a une dimension de fête et de coopération avec les habitants et les habitantes qui forment le choeur des amateurs. On est allés voir les gens pour comprendre leur rapport à la musique d’Oum Kalthoum. On a joué dans des salons, des cuisines, etc. C’est une musique qui fait partie de leur vie quotidienne. Les personnes nous disaient « j’écoute tel morceau d’Oum Kalthoum à midi et tel autre à 14 heures et encore tel autre pour m’endormir ». Souvent, ils écoutent au radio-cassette. Je trouve ça fascinant, je pense que c’est lié à l’absence — présence. C’est presque comme un rituel, avec les sonorités très marquées du début quand on enclenche la cassette.
En tout cas, il y a aussi l'idée de mettre à contribution le public dans la performance. Le choeur sera dans le public, il embrassera le public : tout le monde pourra chanter. On a un chef de choeur magnifique qui va nous aider à créer cette communion.
Est-ce qu’il y a quelque chose qui t’a particulièrement intéressée ou touchée dans les propos des habitants et des habitantes que vous avez recueillis ?
J’ai trouvé intéressant que chacun·e traduise à sa manière les paroles des chansons d’Oum Kalthoum. La façon dont les femmes, notamment, racontent ces chansons, c’était trop beau. La façon dont elles racontent le désir sans le nommer. Et il y a aussi la façon dont les compositeurs et les auteurs qui ont écrit pour Oum Kalthoum interprètent les chansons. L’un d’entre eux, qui avait écrit une chanson d’amour, a comparé son propre texte à un cadavre dont les gens se saisissaient morceau par morceau. Un amour tellement nu qu’il devient une charogne obscène. Avec cette douleur jetée en pâture, à la vue de tous. Et puis, il y a aussi la lecture politique, c’est le contexte de la décolonisation, de l’émancipation de la tutelle britannique. Ce qui est fascinant c’est que tu peux déplier plein de significations. Ce sont des chansons qui permettent de parler de sexualité sans parler explicitement de sexe, de désigner à la fois la fusion, la tension et la libération dans un registre aussi bien érotique que mystique. Pour le seul mot d’amour en français, il y en a vingt-trois dans la langue arabe — donc on ne peut pas réduire une chanson d’Oum Kalthoum à un seul sens, il faut en déployer toute la richesse et c’est notre pari.
Propos recueillis le 24 octobre 2025 par Najate Zouggari, TnS