Le commun des mortels
Édito de Caroline Guiela Nguyen
J’aimerai toujours et en tout temps ce qui est commun, au sens le plus banal, quelconque, non exceptionnel, comme on dirait : le commun des mortels.
Voici donc un exemple de ma passion pour cette ordinaire immortalisation du temps : la photo de classe.
Nous sommes en 1989, dans toutes les écoles de France on célébrera le bicentenaire de la Révolution.
Se trouve d’ailleurs une autre photo de moi déguisée en Marie-Antoinette de crépon : tête tranchée ou pas, c’était quand même l’histoire de France, devait se dire ma mère.
Toutes les classes de madame C. sont sur la photo.
Karim et Nassim* sont frères et sont au troisième rang. Vous ne voyez pas Mehdi le cadet de la fratrie qui prendra sa photo dans le bâtiment voisin des maternelles. Nous sommes en CE2, CM1, CM2 et c’est à ces mêmes enfants qu’on expliquera que le père de leurs camarades de classe a été tué sur la place du village, qu’il a pris dans son corps plusieurs
balles d’un fusil de chasse pour le seul et unique motif, qu’il était arabe.
Sur la photo du commun des mortels que vous regardez Karim et Nassim sont orphelins, leur père à ce moment-là, a déjà été assassiné. Je suis en haut à droite, j’ai 7 ans et je suis bien habillée.
Nous sommes en mai 2026 et aujourd’hui je suis directrice d’un théâtre. Dans un an aura lieu l’élection présidentielle et j’ai toujours eu espoir qu’en cas de catastrophe ce soit vous public, qui nous défendiez.
Ainsi laissez-moi partager avec vous une liste, non exhaustive, de ce qu’il faudra garder en mémoire.
— Je commence par vous PUBLIC, car sachez que pour démonter l’entièreté de notre écosystème on vous présentera comme une élite bourgeoise et bien-pensante. Sachez que c’est faux : la fréquentation a augmenté de 58 % en trois ans, vous représentez toute la société, 36 % d’entre vous ont moins de 28 ans, et vous êtes toujours plus nombreux, bénéficiaires du RSA et personnes précaires, demandeurs d’emploi, intermittents, à avoir accès à nos tarifs sociaux : votre présence a triplé en trois ans. (Il faudra sanctuariser les tarifs sociaux et l'intermittence, car ils ne savent plus, dans leur stratégie mortifère et tant leur incohérence est grande, qui est le peuple dont ils se disent la voix.)
— L’ÉCOLE. Les élèves du TnS viennent de tout milieu culturel et social, grâce à des combats menés par des militant·es comme « Décoloniser les arts » ou des dispositifs comme Ier acte. Rétrograder serait un naufrage et pourtant, on entendra encore leurs arguments à coup de méritocratie, de « il n’y a que le talent qui compte », d’interdiction à la discrimination positive. Gardons en tête que ces élèves ont un talent qu'ils ne veulent pas voir. Que leur présence n’est pas une progression de l’histoire mais bien une honte qui prend fin après des décennies de système discriminant. Et qu’en ce sens, leur place ici rétablit la croyance en nos institutions.
— LES ARTISTES et la programmation de leurs oeuvres bénéficient d’un régime de liberté renforcée au regard de la liberté d’expression. Ce principe fondamental est inscrit dans la loi, celle du 7 juillet 2016.
— LES ARTISTES n’ont jamais eu autant d’impact dans l’espace politique. C’est à la fois leur puissance et leur tragédie car qu’ils le veuillent ou non il faut savoir, cher public, que certains gestes, parce qu’ils sont ceux d’une femme trans ou d’un homme noir se retrouvent toujours dans l’arène politique : au vent de toutes les attaques, scrutés au millimètre près sur leur conformité aux valeurs républicaines. Sachez que quand vous les aimez sur scène, elleux sont en danger dehors.
— Comme le racisme n’a malheureusement pas cessé à partir du moment où un comédien noir a joué sur le plateau de l’Odéon, gardons en mémoire que la représentativité est essentielle mais qu’elle ne sera jamais une fin en soi. Tant que les personnes noires, arabes, asiatiques, queers ou trans ne pourront pas aussi être celles qui écrivent, dirigent, produisent et décident, leur place restera fragile.
LE THÉÂTRE a toujours été un lieu de prise de parole : pour le Rwanda, l’Afghanistan, l’Ukraine, la Palestine. Et quand on nous dit qu’ici ce n’est pas le lieu pour les entendre, c’est transformer nos théâtres en « espaces bien-être ».
Voilà à l’aube d’un moment qui risque de nous faire basculer vers la violence d’un parti dont on ne doit jamais oublier l’histoire, ce sur quoi il faudra veiller.
Voilà ce que la femme devenue directrice a à vous dire, à écrire aujourd’hui.
Quant à 1989, que dire à ces enfants du passé ?
La petite fille que j’étais aurait eu besoin que l’on nomme immédiatement le racisme quand il apparaissait comme tel dans nos institutions, nos foyers, nos villages, nos écoles.
Quant à Karim, Nassim et Mehdi, eux ne demandent qu’une chose : que l’on ne tue pas leurs parents.
Comme, le commun des mortels.
Caroline Guiela Nguyen
directrice du TnS et de son école
Cher public, pour que vous puissiez nous défendre, nous vous proposerons toute l'année des actions très concrètes, à commencer par ces trois premières.
Action 1 : toutes nos histoires comptent
Un écrivain public sera présent au 7e Ciel pour vous aider dans vos démarches administratives et enregistrer vos histoires, pour qu’ici, elles soient toujours protégées.
Action 2 : nous venons de partout
Une carte de la ville et du monde sera affichée sur le mur du hall de la salle Koltès où vous pourrez écrire votre nom, votre âge, votre langue maternelle et votre langue d’usage.
Action 3 : nous ne sommes pas l’élite
Un dispositif photographique sera mis à votre disposition tous les soirs de spectacle pour vous prendre en photo et montrer qu’ici, ce n’est pas l’élite qui se rassemble mais toute la société.